Insurtechs : à l’âge de maturité, le vrai défi commence
par Stephen Leguillon, CEOde Seyna

Après des lancements flamboyants et plusieurs années d’efforts, certaines insurtechs ont atteint un stade de maturité en résolvant des problèmes concrets sur leur marché. Quelles épreuves les attendent désormais ?
De l’abondance de capital à la traversée du désert
Entre 2015 et 2021, l’assurance a vu émerger une nouvelle génération d’insurtechs, portée par des financements sans précédent et par une ambition forte de moderniser le secteur. Un pic mondial a même été atteint en 2021 avec un niveau record de 15,8 milliards de dollars d’investissements dans le secteur (1).
Dans un contexte de taux bas où le capital coûtait peu, où les VCs avaient les poches profondes, et où la mode du blitzscaling (croissance éclair) poussait à “croître d’abord, prendre les parts de marché et rationaliser ensuite”, il était rationnel pour un entrepreneur d’essayer de construire très vite une entreprise de taille conséquente, quitte à investir beaucoup. L’assurance n’y fit pas exception. Plusieurs start-ups dans ce secteur ont connu des croissances fulgurantes, portées par des levées spectaculaires dans le monde, Alan a levé 185 millions d’euros en 2021 (2), et Lemonade a cumulé plus de 480 millions de dollars de financements avant son introduction en Bourse. Cette période d’expansion a façonné le marché…
Puis le cycle s’est retourné à partir de 2022 : l’accès au capital abondant a disparu (3). Après le pic historique de 2021, le financement mondial des insurtechs a chuté d’environ 50 % en 2022, puis de nouveau fortement en 2023 (4). Et lorsque les taux ont remonté, l'argent s’est fait rare et les valorisations se sont rationalisées. Ce changement a révélé une réalité simple : les modèles qui n'avaient pas un vrai différenciateur ou une forte valeur ajoutée pour le marché ont rapidement été mis en difficulté (5).
Seules les entreprises qui réglaient un vrai problème, jusqu’alors mal adressé par les acteurs historiques du marché, ont survécu (6). Alan a rendu la santé collective simple à gérer pour les entreprises et agréable pour les salariés. Akur8 a résolu la complexité du pricing en permettant aux assureurs de maîtriser leur tarification. Shift s’attaque à la fraude, l’un des postes de coûts les plus critiques du secteur. +Simple, en réorganisant la distribution pour les professionnels, fluidifie une chaîne historiquement lente et fragmentée. Ces sociétés ont survécu parce qu’elles créent de la marge là où il n’y en avait plus, parce qu’elles règlent un vrai problème pour leurs clients, et parce qu’elles le font mieux que le reste du marché.
Si l’on définit ces dernières comme “matures”, ce n’est pas uniquement une question de chiffre d’affaires, d’effectifs ou de valorisation. C’est aussi une question de statut : elles ont gagné la confiance d’un grand nombre de clients sur le marché. Alan gagne des ministères (7), Akur8 équipe des assureurs de première importance comme AXA (8) et Seyna collabore avec les leaders du courtage tels que Marsh ou APRIL (9). Si un acteur historique vous confie son business, notamment en assurance qui est un métier de confiance et de temps long, c’est qu’il estime que vous serez encore là dans 10 ans.
Pourquoi cette maturité ne suffit plus ?
Ces insurtechs ont prouvé un modèle économique viable. Elles savent maîtriser leur coût d’acquisition, améliorent leurs marges trimestre après trimestre, et ont su internaliser la technicité assurantielle nécessaire pour piloter durablement leur activité. Les financements servent désormais à accélérer ce modèle, pas à en compenser l’absence.
Mais atteindre cette maturité n’est pas une fin en soi. C’est potentiellement le début d’un nouveau risque : celui de devenir l’acteur qui est devenu trop statique pour progresser. C’est un cas d’école du dilemme de l’innovateur de Christensen (10) : les entreprises qui ont trouvé leur modèle sont aussi celles qui ont le plus de mal à en imaginer un nouveau. Si l’on arrête de se remettre en question, d’autres concurrents plus rapides et plus efficaces, finissent toujours par nous dépasser.
Et c’est précisément à ce moment-là que le risque d’obsolescence apparaît. Car un concurrent beaucoup plus violent arrive : le modèle IA native. L’IA ne représente pas une optimisation marginale de productivité. Elle va permettre de reconstruire l’assurance avec une structure de coûts radicalement plus basse, une exécution immédiate et une automatisation de pans entiers de l’activité que nos entreprises actuelles traitent encore manuellement (11).
Un acteur “IA native” peut ainsi gérer un sinistre, tarifer un risque ou accompagner un assuré à un coût et à une vitesse qui dépassent ceux des modèles construits ces dix dernières années. Des processus optimisés pendant des années, comme une chaîne de gestion de sinistres ou un parcours d’acquisition web, peuvent devenir obsolètes en quelques secondes, à mesure que l’accès à l’assurance bascule vers des interfaces conversationnelles pilotées par l’IA. Pour les insurtechs devenues “matures”, le risque est clair : celles qui considèrent encore l’IA comme un simple levier d’efficacité, et non comme un modèle d’entreprise, s’exposent à une obsolescence rapide.
Pour de nombreux modèles économiques en assurance, une alternative “IA native” sera créée et bousculera tous les concurrents, qu’ils aient été créés en 1980 ou 2020 (12). La maturité ne désigne donc pas un état final mais un nouveau point de départ. Le vrai enjeu n’est plus de faire partie des acteurs viables, mais d’arriver à le rester alors que le marché va de nouveau se transformer. Si nous refusons de nous auto-disrupter, c’est un autre qui le fera (13).
- Gallagher Re – Global InsurTech Report 2022
- JDN - L’assurtech française Alan lève 185 millions d’euros et devient une licorne
- PitchBook – VC deals down 2022–2024 / Crunchbase – “The fintech funding winter continues” (2023)
- Gallagher Re – Global InsurTech Report Q4 2022 and Q4 2023
- Deloitte, “Future of insurance” (2022–2024)
- McKinsey, “Insurance 2030” (2023)
- Challenges, “Alan, l’assureur santé parti à la conquête de la fonction publique”
- Frenchweb “Akur8 lève 120 millions d’euros”
- L’ARGUS de l’assurance, “Assurtech, dix ans après : où en sont les start-up de l'assurance ?”
- Christensen, Clayton M. (1997). The Innovator’s Dilemma. Harvard Business School Press.
- McKinsey & Company, “The future of AI in the insurance industry”
- Mandalore Partners, “AI in Insurance: From Claims Automation to Risk Prediction”
- Gallagher Re Global InsurTech Report Q2 2025, “57.1 % of InsurTech deals went to AI-centred companies in Q2’25.”


