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Quand la prudence devient un risque

Pourquoi le timing est un levier clé dans le pilotage des produits d’assurance

Charlotte Huther Seyna

En assurance, la prudence est une vertu cardinale.

On valorise le recul, le temps long, les données, la certitude statistique. Un produit trop jeune serait, par définition, difficile à analyser. Mieux vaudrait attendre. Observer. Laisser le temps faire son œuvre et être certains des mesures à prendre.

C’est une logique que l’on retrouve dans la plupart des comités de pilotage, quel que soit le type de risque, où l’on décide d’attendre encore un trimestre “pour avoir plus de recul”.

Cette posture est largement partagée. Elle rassure. Elle donne un sentiment de sérieux.

Mais sur le terrain, elle pose une vraie question : et si attendre devenait, dans certains cas, la décision la plus risquée ? Et si la prudence coûtait plus cher que l’action mesurée ?

Le malentendu autour de la “prise de recul”

Il existe un malentendu dans la manière dont le marché pense l’analyse des produits d’assurance.

On confond souvent deux choses très différentes :

  • le fait de ne pas encore disposer d’une certitude statistique,
  • et l’idée qu’aucune lecture pertinente ne serait possible à ce stade.

Or, mes expériences chez Wakam, WTW et Seyna m’ont appris qu'un produit récemment lancé n’est pas un produit illisible. Il faut simplement l'analyser autrement.

Dès les premiers mois, certaines dynamiques apparaissent : les volumes, les profils de souscription, les premiers signaux de sinistralité, la manière dont le produit est distribué ou compris. Ces éléments ne permettent pas encore de conclure définitivement sur la rentabilité à long terme, mais ils permettent déjà de poser des alertes, d’identifier des écarts, de remettre en question des hypothèses initiales.

Attendre “d’avoir assez de recul” revient parfois à différer des décisions qui auraient pu être prises plus tôt, différemment, et avec beaucoup moins de conséquences.

Ce décalage n’est pas neutre : plus une décision est repoussée, plus ses marges de manœuvre se réduisent et plus l’impact financier est grand.

Quand l’inaction se déguise en prudence

Dans de nombreux cas, ce temps d’attente est présenté comme de la prudence. En réalité, il peut aussi relever d’une forme d’inaction.

Un produit qui fonctionne commercialement, qui génère le volume attendu - ni plus ni moins - créé peu d’incitations à aller regarder rapidement ce qui se passe en profondeur. Tant que les primes entrent, le sentiment d’urgence est faible. Et plus le temps passe, plus les déséquilibres peuvent s’installer sans être réellement questionnés.

Le paradoxe, c’est que lorsque l’analyse arrive enfin, elle arrive souvent tard. Trop tard. À ce stade, les décisions deviennent brutales : arrêt du produit, retrait du marché, rupture avec des partenaires, majorations importantes. Non pas parce que le produit était fondamentalement mauvais, mais parce que les signaux faibles n’ont pas été traités au bon moment.

Par exemple, sur certains produits de santé individuelle distribués par des courtiers, nous avions fait le choix d'attendre. L’ensemble des parties prenantes estimait qu’on ne jugeait pas la performance de ce type de portefeuilles aussi rapidement. Lorsque le recul a enfin été jugé suffisant, la situation était déjà trop dégradée pour être ajustée progressivement, laissant place à des décisions radicales qui auraient sûrement pu être évitées plus tôt.

À l’inverse, sur d’autres produits santé récemment lancés, des signaux très marqués dès les premiers mois (volumes très élevés, profils atypiques, premiers indicateurs techniques) ont conduit à alerter rapidement, déclencher des analyses fines sur les souscriptions et mettre en place de premières mesures d’ajustements. Cette intervention précoce a permis d’éviter l’accumulation de risques.

Le risque, dans ces situations, n’est pas de se tromper trop tôt. Le risque, c’est de ne rien décider pendant trop longtemps.

La retarification, le premier réflexe qui peut sonner faux

Quand un produit commence à déraper, le premier levier activé dans l’urgence est presque toujours le même : la retarification. On ajuste le tarif, on revoit les garanties, on modifie les franchises. C’est logique. C’est visible. C’est mesurable.

Mais ce réflexe masque souvent un problème plus profond. Le tarif devient le levier par défaut lorsqu’on n’a pas pris le temps, plus tôt, de comprendre ce qui se passait réellement dans le produit.

Dans certains cas, les déséquilibres ne viennent pas d’un prix mal calibré, mais de la manière dont le produit est distribué, géré, ou compris par le marché. Les comportements des assurés, les processus opérationnels, la qualité des données ou la gestion des sinistres jouent parfois un rôle bien plus déterminant qu’un nouveau prix.

Sur des produits casse/panne, la performance d'un réseau de réparation peut modifier la rentabilité d’un produit. En effet, la rentabilité dépend largement de la manière dont les sinistres sont traités (réparer plutôt que remplacer, délais d’intervention, frais d’expertise). Ce sont des leviers opérationnels qui pèsent souvent davantage que toute modification tarifaire.

La fraude et le recouvrement des primes impayés jouent également un rôle central. Sur des portefeuilles santé comparables aux exemples précédents, des écarts significatifs de performance se sont expliqués non par le niveau de tarification, mais par la gestion des impayés et la détection de la fraude, révélant des différences de processus aussi déterminantes que le prix.

Retarifer peut donner l’illusion de l’action. Mais retarifer trop tard, sans avoir exploré les autres leviers, revient souvent à corriger les effets sans s’attaquer aux causes.

C’est aussi le signe que l’analyse est arrivée après coup, dans l’urgence, et non au moment où elle aurait pu réellement orienter les décisions.

Réagir tôt permet alors d’itérer davantage sur de petites mesures correctives : en testant rapidement des ajustements (distribution, règles d’acceptation, gestion des sinistres ou expérimentations tarifaires contrôlées), on accumule des retours opérationnels qui améliorent la réponse et limitent le coût d’une correction massive ultérieure.

Décider plus tôt, ce n’est pas aller trop vite

Décider plus tôt ne repose pas sur une intuition isolée ou sur un indicateur magique. Cela suppose une organisation capable de croiser rapidement plusieurs lectures d’un même produit.

Dans mon expérience, l’un des freins majeurs vient du fonctionnement en silos. La donnée est analysée d’un côté, l’actuariat de l’autre, la gestion encore ailleurs. Les échanges existent, mais ils sont ponctuels, souvent trop tardifs. Or les signaux faibles n’apparaissent jamais dans un seul périmètre. Ils se construisent à l’intersection de plusieurs expertises.

Par exemple, sur des produits de garantie loyers impayés (GLI), l’analyse croisée des données, de l’actuariat et des pratiques de gestion a permis d’identifier très tôt des écarts de performance liés aux taux de recours, un indicateur clé qui se matérialise dans le temps mais conditionne fortement la rentabilité.

À l’inverse, en santé animale, des audits comparatifs auraient pu nous permettre d’identifier des pratiques de gestion plus performantes que d’autres, et d’en tirer des enseignements. Ce croisement d’information n’ayant pas été fait assez tôt, les interventions se sont limitées à des ajustements tarifaires, là où l’observation et le benchmark auraient pu nous permettre d’aborder d’autres pistes.

C’est pour cette raison que le fait de réunir data, actuariat et gestion dans une même équipe change profondément la capacité de pilotage. Non pas parce que cela crée des compétences nouvelles, mais parce que cela force des échanges continus. La qualité de la donnée, la compréhension des processus opérationnels et la lecture actuarielle du risque ne sont plus traitées successivement, mais ensemble.

Cette logique impose un autre prérequis : la vitesse et la qualité d’intégration de la donnée. Sans données fiables, exploitables rapidement, toute ambition de décision précoce est illusoire. On ne décide pas trop tôt parce qu’on est pressé. On décide trop tard parce que l’information arrive trop lentement ou trop mal structurée et que les premiers signaux faibles n’ont pas pu être analysés.

C’est souvent là que tout se joue : dans la capacité à faire circuler l’information avant que les déséquilibres ne deviennent structurels.

Finalement, décider plus tôt, ce n’est pas aller trop vite. C’est être capable, assureur comme courtier, de repérer plus tôt ce qui mérite d’être questionné.

Conclusion

En assurance, le recul reste indispensable. Cependant, attendre n’est jamais une décision anodine.

Pour les assureurs comme les courtiers, l’enjeu n’est pas de décider sans données, ni de prétendre comprendre un produit dès ses premières semaines de vie. L’enjeu est d’entamer rapidement le dialogue, sans laisser le temps décider à notre place.

Dans un marché où les cycles de décision sont longs et les effets cumulatifs importants, attendre trop longtemps n’est pas une posture neutre. C’est un choix stratégique, avec des conséquences bien réelles.

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